Pour ou contre les tablettes numériques pour les petits ?

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Culture

Pour ou contre les tablettes numériques pour les petits ?

Formidable instrument d’éveil ou technologie aux effets délétères sur le comportement et les capacités d’apprentissage de l’enfant ? Les tablettes occupent le haut de la hotte du Père Noël et viennent s’ajouter aux autres écrans déjà envahissants. Sans nier l’évidence d’une nouvelle ère numérique, certains experts mettent en garde les parents.

Elle envahit les catalogues de jouets de fin d’année et figure en bonne place dans les débats autour de « la liste au Père Noël » : la tablette tactile s’annonce comme un nouveau marqueur de l’ère numérique et s’impose aux parents, et grands-parents, soucieux de « favoriser l’éveil cognitif précoce du bébé » ainsi que le notait un rapport de l’Académie des sciences en 2013. Du jeu à l’apprentissage de la lecture ou de l’écriture, du dessin à l’exercice de logique, la tablette tactile pénètre aujourd’hui également l’école. Spécialistes, pédiatres et psychologues cliniciens semblent s’accorder sur une chose : la tablette exige un accompagnement et un contrôle des adultes, surtout lorsqu’elle est remise entre les mains des plus jeunes. « L’initiation aux outils numériques doit être progressive, en tenant compte de la maturation cérébrale et des capacités cognitives de l’enfant », soulignait, en 2013, Olivier Houdé, professeur de psychologie à l’université Paris-Descartes, et l’un des auteurs de ce rapport.

 

Regards croisés :

Michaël Stora, psychologue cofondateur de l’observatoire des mondes numériques
en sciences humaines.
Sabine Duflo, psychologue clinicienne au centre médico-psychologique de Noisy-le-Grand, Centre Hospitalier Ville-Evrard (93).

 

Tablette et apprentissage font-ils bon ménage ? 

Michaël Stora : Pour les enfants à partir de 6 ou 7 ans, la tablette permet d’explorer de nouvelles manières d’apprendre, de jouer et donc de prendre du plaisir dans l’apprentissage. De plus, la tablette ne juge pas et permet d’intégrer l’idée que l’on peut apprendre en perdant. Pour autant, il ne faut pas laisser l’enfant face à une tablette en situation d’échec. 

Sabine Duflo :  L’écran, comme tout ce qui brille, capte le regard de l’enfant et stimule à l’excès l’attention « exogène ». Du coup, il n’a pas la possibilité de développer une attention volontaire, ou « endogène », c’est-à-dire la capacité à se focaliser un temps long sur un stimulus qui bouge peu ou pas. Or cette compétence est essentielle dans les apprentissages. Pour comprendre le monde qui l’entoure, un jeune enfant, et a fortiori le bébé, a besoin par ailleurs de tisser des liens avec les êtres humains. Il n’y a pas de meilleur éducateur qu’un adulte bienveillant, qu’il soit parent ou non. 

Faut-il limiter le temps d’accès aux écrans ?

Michaël Stora : La tablette constitue un nouvel enjeu d’autorité. Il est important de poser des limites, frustrantes pour un enfant, mais en même temps rassurantes. Toutefois, il ne faut pas diaboliser la tablette, ce qui en ferait un objet d’autant plus attirant pour certains, mais il faut la présenter à l’enfant comme un outil de plaisir et qui peut être convivial. 

Sabine Duflo : À travers mon expérience, et en m’appuyant sur des recommandations de pédiatres américains et canadiens, j’ai mis en place le système des « quatre “pas” pour mieux grandir » : pas d’écran le matin, pour préserver le « capital » attention de l’enfant ; pas d’écran pendant le repas, pour privilégier l’échange avec les parents ; pas d’écran le soir pour favoriser un endormissement naturel ; pas d’écran dans la chambre de l’enfant car l’auto-régulation est impossible.

La tablette est-elle indiquée pour le très jeune enfant ?

Michaël Stora : Avant 3 ans, la tablette tactile préférée de tous les bébés, c’est le corps et l’interaction qu’il peut avoir avec sa maman. La tablette aura un intérêt pour l’enfant à partir du moment où elle sera présentée par un parent et si elle permet de partager des émotions. Pas question d’utiliser la tablette comme une « nurse digitale ». Par ailleurs, la tablette ne doit pas être considérée simplement comme un outil destiné à rendre son enfant plus « performant ». 

Sabine Duflo : Dans ma pratique de clinicienne, je constate une explosion du nombre d’enfants présentant des troubles attentionnels graves : à 3 ou 4 ans, ils n’ont pas une exploration normale de leur environnement et des objets qui le constituent et présentent souvent un retard de langage. Lorsque j’interroge les parents sur le quotidien de ces enfants, je m’aperçois de l’omniprésence des écrans dans leur vie, parfois même jusque dans leur chambre. Or, l’apprentissage pour le jeune enfant passe par l’implication répétée, motrice, physique, de tout son être vis-à-vis du réel. La manipulation répétée d’un objet (jouet) permet à l’enfant d’intégrer les notions d’avant/après, de présence/absence, tout un apprentissage sensori-moteur qui est impossible avec une tablette. L’écran coupe l’enfant de cette exploration et le retient captif.

Pour en savoir plus

• L’enfant et les écrans, rapport de l’Académie des sciences. Paris, 2013, www.academie-sciences.fr

• Le cerveau attentif, Jean-Pierre Lachaux, éditions Odile Jacob, 2013.

• TV lobotomie, Michel Desmurget, éditions J’ai lu, 2013

A PARTAGER SUR :

Les tablettes en 6 points clefs
  • Monde 183 millions de tablettes devraient être vendues à travers le monde en 2016. Et 194 millions en 2020. Source : cabinet IDC.
  • France 7,9 millions de foyers sont équipés d’une tablette en 2014, soit près de 3 foyers sur 10. 7,5 millions de tablettes ont été vendues en France en 2014. Source : cabinet IDC.
  • Prix Le prix moyen d’une tablette est de 203 €. Il a baissé de 62 % entre 2010 et 2015 ! Il faut compter entre 80 € et 130 € pour une tablette  « jouet ». Certains fabricants proposent des tablettes pour des enfants dès leurs 18 mois. Source : Que choisir.
  • Usage En France, les enfants âgés de 4 à 14 ans passent en moyenne 3 heures par jour devant un écran (TV), soit 10 min de plus qu’il y  a 10 ans. Les 4-6 ans restent 2 h 22 tous les jours devant la télévision. Les 7-10 ans 2 h 53 et les 11-14 ans 3 h 34. Source : étude Ipsos pour la chaîne Gulli, 2015.
    Entre 8 et 12 ans, les enfants utilisent plus fréquemment la tablette que leurs aînés, ceux-ci préfèrant le smartphone ou l’ordinateur portable. Source : étude Common Sense Media, 2016.
  • Alerte Aux États-Unis, les chercheurs ont constaté une baisse régulière des résultats scolaires dès une demi-heure de temps d’écran par jour. La baisse est encore plus prononcée après deux heures, au-delà de quatre heures la moyenne générale de l’enfant chute. Source : étude « The Learning Habit », auprès de 46 000 familles, 2014.
  • École Expérimentées depuis 2010 par l’Éducation nationale, 130 000 tablettes tactiles ont été distribuées en France dans les écoles, collèges et lycées au 1er janvier 2015. On en comptait 15 000 en 2013. Dans les écoles, une expérimentation a été lancée en 2012 avec des tablettes diffusées en cycle 3 (CM1, CM2, 6e) dans plusieurs académies. Source : Éducation nationale.